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Homélie du Père Charles MALLARD

18 octobre 2020

Ne pas opposer les justices

29° Dimanche du Temps Ordinaire - Année A

Il y a dans l’évangile des scènes avec les pharisiens que je trouve jubilatoires. La manière dont Jésus renvoie ses contradicteurs à leurs propres contradictions est vraiment savoureuse. On ne retient généralement de cette histoire que la conclusion, mais il est dommage de ne pas goûter aussi le contexte.

D’abord il faut mesurer la duplicité de ceux qui viennent trouver Jésus : les pharisiens sont plutôt dans une optique de résistance et ils auraient tendance à justifier la désobéissance civile par des arguments religieux ; mais ils viennent accompagnés des partisans d’Hérode qui sont eux plutôt dans l’ordre de la collaboration. Donc, quoiqu’il réponde le Seigneur va se faire des ennemis. Ensuite il y a l’espèce de discours trop poli pour être honnête, où ils essaient de flatter Jésus pour mieux le piéger : « tu es toujours vrai, tu enseignes le chemin de Dieu en vérité, tu ne te laisses influencer par personne ». Enfin le retournement de situation : « montrez-moi la monnaie de l’impôt ». Il faut savoir qu’à l’époque toute sorte de monnaie circule. Ce qui donnait la valeur, c’était d’abord le poids et le type de métal. Ainsi, par exemple, on utilisait plutôt la monnaie phénicienne pour les offrandes faites au Temple. Qu’ils aient en leur possession une pièce romaine en dit plus long sur leur situation que tous leurs discours.

En fait la phrase de Jésus n’est pas tant une déclaration politique ou philosophique que le rappel de la justice : « rendez à Untel ce qui est à Untel », c’est le principe de toute justice. En vérité le piège dans lequel on essaie d’entrainer Jésus, c’est de lui demander de choisir entre deux erreurs : celle qui consiste à se prétendre au-dessus des lois sous prétexte religieux, ou celle qui consiste à réduire la religion à la politique et la spiritualité à la morale. Pour reprendre les termes du Seigneur, on lui demande si l’on peut prendre à César pour donner à Dieu, ou s’il faut rendre à César ce qui est à Dieu. En fait, ce sont deux tentations récurrentes qui ne sont malheureusement pas réservées aux Pharisiens et aux Hérodiens.

La première tentation, de prendre à César pour donner à Dieu, c’est le surnaturalisme. Croire que Dieu nous dispense d’être humain, comme si aimer Dieu nous donnait tous les droits. Comme s’il fallait choisir entre Dieu et César. Certes, ça peut arriver et c’est arrivé au cours de l’histoire, mais c’est arrivé quand César se prend pour Dieu, car Dieu ne se prend jamais pour César ! Sans aller jusqu’à des situations dramatiques, c’est la tentation de croire que la prière dispense de travailler ou de se soigner. Ne croyons pas être plus saints sous prétexte que nous sommes rebelles ou imprudents. Dieu n’est pas ce qui nous arrange : s’il nous a placé dans le monde ce n’est pas pour le mépriser mais pour le servir. Quand on utilise la vie spirituelle comme alibi à l’injustice, ce n’est pas à Dieu que l’on obéit mais à nos instincts les moins honorables.

Pour autant cela n’implique pas de tomber dans la deuxième tentation, le naturalisme qui consiste à rendre à César ce qui est à Dieu. On se contente alors d’une vie toute horizontale, comme si les valeurs suffisaient à la foi, et que la vertu suffisait à la sainteté. C’est une manière de penser que César n’a pas besoin de Dieu, alors que – comme le rappelait la première lecture – c’est de Dieu que vient son pouvoir. Trop souvent nous oublions la deuxième partie de la phrase de Jésus et nous ne sommes pas très attentifs à rendre à Dieu ce qui est à Dieu. C’est la tentation de ne pas voir plus loin que le bout de notre existence et de vivre à l’horizon du monde. Mais à force d’ignorer Dieu, le monde perd sa saveur comme un corps sans âme, comme une vie sans souffle.

Le piège qu’on tend à Jésus consiste à choisir là où il faut tenir un équilibre entre la justice humaine et la justice spirituelle, il n’y a pas opposition mais complémentarité. Si l’on ne rend pas à César ce qui est à César, on ne sait pas ce qui est à Dieu : c’est ainsi que la superstition provoque l’imprudence. Mais si l’on ne rend pas à Dieu ce qui est à Dieu, on se trompe sur ce qui est à César, c’est ainsi que l’irréligion conduit à l’idolâtrie. Dans les deux cas, ça se termine mal !

Que Notre Dame, Avocate des Toulonnais, nous aide à entendre cette parole et à la mettre en pratique. Trône de la Sagesse qu’elle nous apprenne à ne pas mépriser ce qui nous est confié pour que notre foi soit active. Porte du Ciel qu’elle nous rappelle ce que nous avons reçu pour que notre charité se donne de la peine. Reine des Saints qu’elle nous indique ce qui nous est promis pour que notre espérance tienne bon et que nous puissions demeurer en Dieu comme il demeure en nous, dès maintenant et pour les siècles des siècles.

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